Le monde vient à nous par les sens.

Publié le par Jul

Le monde s'approche de nous parce que nous le voyons. Puisque nous sentons les fleurs, leur parfum prend une existence. Puisque nous goûtons l'eau, elle déshydrate. Puisque nous frôlons le vent, il nous emporte. Puisque nous entendons le bruissement des feuilles, elles craquent sous notre poids. Sans sens, le monde ne se manisfesterait pas à nous. Il ne serait pas pour nous. Il appartiendrait à ceux qui le perçoivent. Fermés, privés faute de sensations. Nous n'aurions que l'assurance de notre propre existence individuelle. Un monde clos, peuplés d'Hommes seuls. Une forme d'individualisme imposé. C'est un peu ce qu'on vit en ce moment non ?

Parfois la masse visqueuse qui stagne sous le cuir chevelu est engourdie. Comme incapable de penser, on a alors du mal à dicerner ce qui se trame là-haut, à concretiser toutes ces pensées qui se précipitent et qui affluent, on ne sait plus même ce qu'on pense. Ma solution est l'écriture. Pour plaquer à terre, étaler, disperser et séparer ces mots agglutinés, pour enfin les voir les uns après les autres, et se comprendre. A mon avis, April rejetait cette forme de dialogue avec elle-même, parce qu'elle refusait de savoir ce qu'au fond elle pensait. Elle ne voulait pas découvrir qu'elle détestait son mari. Il faut dire que ce genre de découvertes est effrayant.
En sortant de la salle de ciné, j'avais du mal à exprimer le film à travers mon ressenti. J'ai laissé vaser cette nuit. Maintenant je veux savoir. Cette femme n'avait plus envie de vivre. Et elle a fini par mourir. Fatalement. On finit tous décomposés. Mais elle, plus tôt que "prévu" (peut-on parler de prévisions quand il s'agit de cette vie hasardeuse que nous menons ?), parce qu'il manquait le goût, la colère, la rage, la passion. Elle était à présent dépourvue de tout sentiment. Lorsqu'on ne ressent plus rien, à quoi bon rester vivant ? On est de toutes façons déjà mort, et la seule pensée qui nous frôle, la seule chose qui sucite un peu de curiosité, qui génère un intérêt et une sensation, c'est l'idée du vol qu'on pourrait effectuer en se défenestrant.
En sortant de la salle de ciné, on est un peu désespérés. Quelques larmes qui roulent, la tristesse envahissante qui bloque le diaphragme, on a du mal à respirer à plein poumons. On en aurait pourtant besoin, pour se persuader qu'on est vivant dans la réalité, comme quand Franck part pour le front, comme quand Franck et April font l'amour pour leur première fois.
En sortant de la salle de ciné, on se dit qu'on ne sera pas comme eux, et qu'on ne finira pas inscrits dans la norme de notre société. On se dit qu'on ne se mariera pas, qu'on voyagera, qu'on sera différents, qu'on ne répètera pas leur erreur. On se dit qu'on ne sera pas lâche comme lui, peureux et trouillard. On se dit qu'on sera plutôt comme elle, à l'exception près que rien ne nous arrêtera. On se dit qu'on n'aura pas de quotidien. On se dit que + futur. Mais c'est exactement ce qu'ils se disaient aussi auparavant. Et s'offre à nous deux possibilités : la norme ou la mort. Coïncidence ou ironie du sort, ces deux mots sont étrangement proche. Encore plus de "morne". Alors, qu'est-ce qu'on choisit ? La norme pour la plupart, parce qu'on manque incroyablement de courage. Pauvre existence. Si je disais tout à l'heure qu'on menait une vie hasardeuse, je n'ai pas précisé qu'elle était acheminée dans les limites du destin qu'inflige la société dans laquelle on vit. On est prisonniers. Pas libres, même si c'est écrit dans les constitutions.
En sortant de la salle de ciné, on préfère être fou, on s'emplit d'un sorte de tristesse haineuse contre la vie. On se jure des projets, qui expireront dans nos rêves.

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à très vite. et ne rougis pas.
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